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Antigone, 442 av. J.-C..

Sophocle


CRÉON - Et ainsi, tu as osé violer ces lois ? 

ANTIGONE - C'est que Zeus ne les a point faites, ni la Justice qui siège auprès des Dieux souterrains. Et je n'ai pas cru que tes édits pussent l'emporter sur les lois non écrites et immuables des Dieux, puisque tu n'es qu'un mortel. Ce n'est point d'aujourd'hui, ni d'hier, qu'elles sont immuables ; mais elles sont éternellement puissantes, et nul ne sait depuis combien de temps elles sont nées. Je n'ai pas dû, par crainte des ordres d'un seul homme, mériter d'être châtiée par les Dieux. Je savais que je dois mourir un jour, comment ne pas le savoir ? même sans ta volonté, et si je meurs avant le temps, ce me sera un bien, je pense. Quiconque vit comme moi au milieu d'innombrables misères, celui-là n'a-t-il pas profit à mourir ? Certes, la destinée qui m'attend ne m'afflige en rien. Si j'avais laissé non enseveli le cadavre de l'enfant de ma mère, cela m'eût affligée ; mais ce que j'ai fait ne m'afflige pas. Et si je te semble avoir agi follement, peut-être suis-je accusée de folie par un insensé. 

LE CORYPHÉE - L'esprit inflexible de cette enfant vient d'un père semblable à elle. Elle ne sait point céder au malheur. 

CRÉON - Sache cependant que ces esprits inflexibles sont domptés plus souvent que d'autres. C'est le fer le plus solidement forgé au feu et le plus dur que tu vois se rompre le plus aisément. Je sais que les chevaux fougueux sont réprimés par le moindre frein, car il ne convient point d'avoir un esprit orgueilleux à qui est au pouvoir d'autrui. Celle-ci savait qu'elle agissait injurieusement en osant violer des lois ordonnées ; et, maintenant, ayant accompli le crime, elle commet un autre outrage en riant et en se glorifiant de ce qu'elle a fait. Que je ne sois plus un homme, qu'elle en soit un elle-même, si elle triomphe impunément, ayant osé une telle chose ! Mais, bien qu'elle soit née de ma sœur, bien qu'elle soit ma plus proche parente, ni elle, ni sa sœur n'échapperont à la plus honteuse destinée, car je soupçonne cette dernière non moins que celle-ci d'avoir accompli cet ensevelissement. Appelez-la. Je l'ai vue dans la demeure, hors d'elle-même et comme insensée. Le cœur de ceux qui ourdissent le mal dans les ténèbres a coutume de les dénoncer avant tout. Certes, je hais celui qui, saisi dans le crime, se garantit par des belles paroles. 

ANTIGONE - Veux-tu faire plus que me tuer, m'ayant prise ? 

CRÉON - Rien de plus. Ayant ta vie, j'ai tout ce que je veux. 

ANTIGONE - Que tardes-tu donc ? De toutes tes paroles aucune ne me plaît, ni ne saurait me plaire jamais, et, de même, aucune des miennes ne te plaît non plus. Pouvais-je souhaiter une gloire plus illustre que celle que je me suis acquise en mettant mon frère sous la terre ? Tous ceux-ci diraient que j'ai bien fait, si la terreur ne fermait leur bouche ; mais, entre toutes les félicités sans nombre de la tyrannie, elle possède le droit de dire et de faire ce qui lui plaît. 

CRÉON - Tu penses ainsi, seule de tous les Cadméens. 

ANTIGONE, désignant le choeur  - Ils pensent de même, mais ils compriment leur bouche pour te complaire. 

CRÉON - N'as-tu donc point honte de ne point faire comme eux ? 

ANTIGONE - Certes, non ! car il n'y a aucune honte à honorer ses proches. 

CRÉON - N'était-il pas ton frère aussi celui qui est tombé en portant les armes pour une cause opposée ? 

ANTIGONE - De la même mère et du même père. 

CRÉON - Pourquoi donc, en honorant celui-là, es-tu impie envers celui-ci ? 

ANTIGONE - Celui qui est mort ne rendrait pas ce témoignage. 

CRÉON - Il le ferait sans doute, puisque tu honores l'impie autant que lui. 

ANTIGONE - Polynice est mort son frère et non son esclave. 

CRÉON - Il est mort en dévastant cette terre, tandis que l'autre combattait vaillamment pour elle. 

ANTIGONE - Hadès applique à tous les mêmes lois. 

CRÉON - Mais le bon et le mauvais n'ont pas le même traitement. 

ANTIGONE - Qui peut savoir si cela est ainsi dans l'Hadès ? 

CRÉON - Jamais un ennemi, même mort, ne devient un ami. 

ANTIGONE - Je suis née non pour une haine mutuelle, mais pour un mutuel amour. 

CRÉON - Si ta nature est d'aimer, va chez les morts et aime-les. Tant que je vivrai, une femme ne commandera pas.