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Citadelle, 1948.

Antoine de Saint-Exupéry


Ainsi, n’écoute jamais ceux qui te veulent servir en te conseillant de renoncer à l’une de tes aspirations. Tu la connais, ta vocation, à ce qu’elle pèse en toi.

Et si tu la trahis, c’est toi que tu défigures, mais sache que ta vérité se fera lentement, car elle est naissance d’arbre et non trouvaille d’une formule, car c’est le temps d’abord qui joue un rôle, car il s’agit pour toi de devenir autre et de gravir une montagne difficile.

Car, l’être neuf qui est unité dégagée dans le disparate des choses ne s’impose point à toi comme une solution de rebus, mais comme un apaisement des litiges et une guérison des blessures. Et son pouvoir, tu ne le connaîtrais qu’une fois qu’il sera devenu. C’est pourquoi j’ai toujours honoré d’abord pour l’homme, comme des dieux trop oubliés, le silence et la lenteur.

Car, il est beau d’être aussi jeunes, vous les déshérités, les malheureux et les vaincus qui ne saviez lire dans votre héritage que la part de la mauvaise journée d’hier. Mais, si je bâtis un temple et que vous y veniez composer la foule des croyants, si j’ai, en vous, jeté mes graines et vous réunis là, dans la majesté du silence afin que vous soyez moisson lente et miraculeuse, où voyez-vous qu’il y ait lieu de désespérer ?

Vous les avez connues, les aubes de victoire où les mourants sur leurs grabats et les cancéreux dans leur pestilence et les béquillards sur leurs béquilles et les endettés parmi leurs huissiers et les prisonniers parmi leurs gendarmes, tous, dans leurs divisions et leurs douleurs, se retrouvaient dans la victoire comme dans une clef de voûte, apportée à leur communauté, et ces matins-là, cette foule disparate devenait basilique pour le cantique de la victoire.

Tu l’as vu ainsi, l’amour prendre, comme s’établissent des racines, avec retentissement soudain des âmes les unes sur les autres, peut-être même sous le coup du malheur qui tout à coup se fait structure et divine clef de voûte pour tirer de tous la même part, la même face qui collabore – et la joie vient alors de partager son pain, ou d’offrir une place auprès de son feu. Tu faisais bien le dégoûté, comme le podagre, avec ta maison minuscule que n’eussent même pas remplie tes amis, et tout à coup s’ouvre le temple où seul l’ami entre, mais innombrable.

Où voyez-vous qu’il y ait lieu de désespérer ? Il n’est jamais que perpétuelle naissance. Et certes, il existe, l’irréparable, mais il n’y a rien là, qui soit triste ou gai, c’est l’essence même de ce qui fut. Est irréparable ma naissance puisque me voici. Le passé est irréparable, mais le présent vous est fourni comme matériaux en vrac aux pieds du bâtisseur et c’est à vous d’en forger l’avenir.

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