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Les Essais, 1533-1592.

Michel de Montaigne


        Le but de notre chemin, c’est la mort ; c’est l’objet inéluctable de notre destinée ; si elle nous effraie, comment faire un pas en avant sans être pris de fièvre ? Le remède du vulgaire, c’est de ne pas y penser. Mais de quelle stupidité de brute peut lui venir un aveuglement aussi grossier ? C’est brider l’âne par la queue. On fait peur aux gens rien qu’en appelant la mort par son nom, et la plupart se signent en l’entendant, comme s’il s’agissait du nom du diable. Et parce qu’il figure dans les testaments, ils ne risquent pas d’y mettre la main avant que le médecin ne leur ait signifié leur fin imminente. Parce que cette syllabe frappait trop durement leurs oreilles, et que ce mot leur semblait mal venu, les Romains avaient appris à l’adoucir ou à le délayer en périphrases. Au lieu de dire « il est mort », ils disent « il a cessé de vivre » ou encore « il a vécu ». Pourvu que ce soit le mot vie qu’ils emploient, fût-elle passée, ils sont rassurés. Nous en avons tiré notre expression « feu Maître Jean ».   Mais peut-être que, comme on dit, le jeu en vaut la chandelle. Je suis né entre onze heures et midi, le dernier jour de février mille cinq cent trente trois. Il n’y a que quinze jours tout juste que j’ai dépassé les trente-neuf ans. Et il m’en faut pour le moins encore autant… Ce serait de la folie que de s’embarrasser dès maintenant en pensant à des choses aussi éloignées. Mais quoi ! Les jeunes et les vieux abandonnent la vie de la même façon. Nul n’en sort autrement que s’il venait d’y entrer à l’instant. Ajoutez à cela qu’il n’est pas un homme, si décrépit soit-il, qui ne pense avoir encore vingt ans devant lui, tant qu’il n’a pas atteint l’âge de Mathusalem ! Et de plus, pauvre fou que tu es, qui t’a fixé le terme de ta vie ? Tu te fondes sur ce que disent les médecins. Regarde plutôt la réalité et l’expérience. Les choses étant ce qu’elles sont, c’est déjà une chance extraordinaire que tu sois en vie. Tu as déjà dépassé le terme habituel de la vie ! La preuve : compte, parmi ceux que tu connais, combien sont morts avant ton âge : ils sont plus nombreux que ceux qui l’ont dépassé. Et parmi ceux dont la vie a été distinguée par la renommée, fais-en la liste, je gagerais bien d’en trouver plus qui sont morts avant qu’après trente-cinq ans. Il est raisonnable et pieux de se fonder sur l’humanité même de Jésus-Christ : et sa vie s’est achevée à trente-trois ans. Le plus grand des hommes, mais simplement homme, Alexandre, mourut aussi à cet âge-là. Combien la mort a-t-elle de façons de nous surprendre ?  Je laisse à part les fièvres et les pleurésies. Qui eût jamais pensé qu’un duc de Bretagne dût être étouffé par la foule, comme fut celui-là, à l’arrivée du pape Clément mon voisin à Lyon ? N’a-t-on pas vu un de nos rois tué en prenant part à un jeu ? Et un de ses ancêtres ne mourut-il pas renversé par un pourceau ? Eschyle, menacé par la chute d’une maison, a beau se tenir au-dehors, le voilà assommé par la carapace d’une tortue tombée des pattes d’un aigle au-dessus de lui. Cet autre mourut à cause d’un grain de raisin. Un empereur, d’une égratignure de peigne, alors qu’il se coiffait. Emilius Lepidus mourut pour avoir heurté du pied le seuil de sa maison, et Aufidius pour s’être cogné, en entrant, contre la porte de la Chambre du Conseil. Quant à ceux qui moururent entre les cuisses des femmes, on peut citer : Cornelius Gallus, prêteur, Tiginillus, capitaine du Guet à Rome, Ludovic, fils de Guy de Gonzague, marquis de Mantoue. Pire encore : Speusippe, philosophe platonicien, et l’un de nos papes.

 Qu’importe, me direz-vous, la façon dont cela se fera, du moment qu’on ne s’en soucie pas. Je suis de cet avis ; et quelle que soit la façon dont on puisse se mettre à l’abri de ses coups, fût-ce en prenant l’apparence d’un veau, je ne suis pas homme à reculer. Mais c’est une folie que de penser y parvenir par là. Les gens vont et viennent, courent, dansent, et de la mort – nulle nouvelle. Tout cela est beau. Mais quand elle arrive, pour eux ou pour leurs femmes, leurs enfants, leurs amis, les prenant à l’improviste et sans défense, quels tourments ! Quels cris ! Quelle rage et quel désespoir les accablent ! Avez-vous jamais vu quelqu’un d’aussi humilié, d’aussi changé, de si confus ? Il faut se préparer à cela bien plus tôt. S’il s’agissait d’un ennemi que l’on puisse éviter, je conseillerais d’employer les armes de la couardise. Mais puisque c’est impossible, puisqu’il vous attrape aussi bien, que vous soyez un poltron qui s’enfuit ou un homme d’honneur, apprenons à soutenir de pied ferme cet ennemi et à le combattre. Et pour commencer, pour lui enlever son plus grand avantage contre nous, prenons une voie tout à fait contraire à celle que l’on prend couramment : ôtons-lui son étrangeté, pratiquons-le, accoutumons-nous à lui, n’ayons rien d’aussi souvent en tête que la mort : à chaque instant, que notre imagination se la représente, et mettons-la sur tous les visages. Quand un cheval fait un écart, quand une tuile tombe d’un toit, à la moindre piqûre d’épingle, répétons-nous : « Eh bien ! Et si c’était la mort elle-même ? » et là-dessus, raidissons-nous, faisons un effort sur nous-mêmes.

MORT - VIE - RESISTANCE